(1763 Paris – Rome 1788)
Autoportrait
Huile sur toile, inachevée
60,5 x 49,5 cm
Peint à Rome en 1787-1788
Historique :
Peint à Rome fin 1787, début 1788 ; Madame François-Hubert Drouais, née Anne Françoise Doré (1732-1809), mère de l’artiste ; hérité de sa sœur par Marie-Jeanne Doré ; hérité ou acquis par un de ses cousins le sculpteur Achille Valois (1785- 1862) ; famille Valois jusque vers 1975 ; galerie Heim, Londres ; Madrid, collection privée.
Bibliographie :
Juan J. Luna, « Un autoreretrato de Jean-Germain Drouais en Madrid », Archivo Espanol de Arte, t. LII, n°206, avril-juin 1979, p. 195-197, repr.
Exposition :
Jean-Germain Drouais 1763-1788, Rennes, musée des Beaux-Arts, 7 juin-9 septembre 1985, P. Ramade (dir.), n°21, p. 59-60.
Rome, 1788. Au coeur de la ville, sur le Corso, se tient l’Académie de France installée depuis une cinquantaine d’années dans l’imposant palais Mancini où chaque année s’installent pour une durée de quatre ans, les lauréats du prestigieux Prix de Rome. A la fin de l’année 1784 arrive Jean-Germain Drouais, un jeune peintre brillant et prometteur issu d’une famille de portraitistes renommés et fortunés. Il a été formé dans les meilleurs ateliers (Brenet, David) et son Prix de Rome est resté dans les mémoires : âgé de 20 ans, Drouais est porté en triomphe par ses camarades. Cette victoire de l’élève préféré de David est aussi la victoire d’un clan qui défend un art épris d’idéal antique. Le maître décide de faire, avec Drouais, ce voyage à Rome . C’est à Rome que David a l’intention de peindre le grand tableau qu’il a en tête, Le Serment des Horaces (Louvre) appelé à devenir le chef d’oeuvre attendu par toute une génération. Drouais contribue à l’exécution de la grande toile. Mais surtout il découvre Rome et s’imprègne de ses chefs d’oeuvre antiques et modernes, dessinant sans relâche, jusqu’à l’épuisement pour se constituer le matériel documentaire de toute une vie de créateur (Album Drouais, musée de Rennes).
Perpétuel insatisfait, réputé secret, le jeune pensionnaire s’investit dans une surenchère de projets dont l’exécution l’obsède. Quatre tableaux magistraux dont deux inachevés constituent les pointes saillantes de l’oeuvre d’un artiste dont la carrière s’apparente à celle d’une météorite : l’Athlète mourant (Louvre), Marius à Minturnes (id.), Philoctète (musée de Chartres) et Caïus Gracchus. Cette dernière composition, perdue, ébauchée sur une immense toile (3,57 x 5,20 m.) connue par une gravure et des études dessinées est brusquement interrompue par la mort de Drouais (13 février 1788), victime de la variole. La légende d’un génie fauché en pleine jeunesse se met en marche. Il est célébré dans des poèmes (Girodet), son nom est inscrit dans les décors des nouvelles salles du Louvre, le Louvre qui achète à sa famille le Marius à Minturnes, en 1816, pour l’exposer sans discontinuer.
A la mort du peintre prodige, les œuvres qui se trouvent dans son atelier sont restituées à sa mère : quelques toiles ébauchées et tout un ensemble de dessins. Parmi ces toiles deux portraits, celui de son meilleur ami au palais Mancini, l’architecte Auguste de Saint-Hubert, grand prix d’architecture en 1784, arrivé à Rome en même temps que Drouais (fig.1, J.-G. Drouais, Portrait de l’architecte Auguste de Saint-Hubert , U.S.A., coll. part.). Le second portrait étant notre autoportrait. Tous les deux à l’état d’esquisse inachevée à la mort de Drouais. Cette pratique des portraits réciproques et autoportraits était très fréquente chez les pensionnaires de l’Académie. Dans notre cas, Saint-Hubert était non seulement un ami proche de Drouais mais il l’aidait aussi, en tant qu’architecte dans la mise au point des questions de perspective ; ainsi c’est Saint-Hubert qui mis en place les architectures dans la grande composition que Drouais exécutait lors de sa mort, le Caïus Gracchus (inachevé et perdu).
L’autoportrait de Drouais saisit immédiatement par une impression de vie communicative. Le jeune peintre se représente comme habillé pour sortir, un carton sous le bras ; l’autre bras presque levé pour indiquer un mouvement, celui de la marche, tant se dégage l’impression que cet homme va passer devant nous, le regard tourné vers la gauche, pressé de rejoindre un sujet d’étude dans la ville éternelle ou en pleine nature. L’impression naturelle et spontanée est d’autant plus forte que les mouvements et les accents du pinceau sont clairement apparents, chargés de suggérer les volumes, les formes et les mouvements des étoffes. Le visage et la chevelure sont peints avec un peu plus de matière mais toujours d’une façon preste et légère. L’intelligence du regard, les lèvres charnues et le menton volontaire indiquent à la fois une sensualité et un appétit de vie évidents. Tous ces traits sont conformes à ce que l’on sait du caractère du jeune artiste, aimable et enjoué mais tout entier tourné vers ce que l’on peut appeler une vocation : le métier de peintre auquel il se consacre sans concession aucune et de façon excessive selon ses intimes. Il aime toutefois sortir avec des amis comme le rappelle Gessner dans une lettre : « Nous partageons encore notre atelier avec Drouais, jeune Français très aimable, et peintre d’histoire ; et nous avons à notre porte Mr. Denis, cet habile paysagiste flamand. Tous les soirs il se rassemble chez nous presque toute une académie d’artistes d’un vrai talent ; on rit, on s’amuse, on babille à perte de vue sur l’art, et l’on se croit en paradis. »
Les traits de Drouais nous sont connus par plusieurs œuvres et dans des techniques différentes, à plusieurs époques de sa courte vie. Le Louvre conserve un portrait du jeune Drouais âgé de quinze ans par Catherine Lusurier, la propre grand-tante du jeune Drouais. Le père de Drouais, François-Hubert mort en 1775, était un portraitiste célèbre et recherché qui fit une belle carrière. Lui-même était le fils d’Hubert Drouais, normand d’origine qui fut reçu à l’Académie de peinture. Jean-Germain est donc l’héritier doué et choyé d’une authentique dynastie de peintres. Le sort en décida autrement, le 6 février 1788, le directeur de l’Académie de France à Rome, Ménageot, écrit au surintendant d’Angiviller pour lui annoncer la maladie de Drouais, la petite vérole, maladie infectieuse qui va faire des progrès rapides malgré l’intervention des médecins, notamment le premier médecin du Pape sollicité par le directeur de l’Académie.
Il meurt le 13 février au palais Mancini. Il est inhumé dans l’église toute proche, Santa Maria in Via Lata. La mort de Drouais fut très vivement ressentie, à Rome comme à Paris. David qui voit disparaître son élève le plus prometteur est littéralement abattu, il s’écria « j’ai perdu mon émulation », il alla jusqu’à construire un petit monument dans le jardin de son logement au Louvre pour conserver les lettres de celui qu’il considérait comme son disciple favori.
Le geste le plus touchant vient de ses camarades de l’Académie qui décident d’élever, à leurs frais, un monument à sa mémoire, sous la forme d’une stèle en bas-relief dessinée par Percier et exécutée par le sculpteur Michallon, tous deux pensionnaires et condisciples de Drouais. Cette stèle, toujours en place, est apposée sur un des piliers de l’église Santa Maria in Via Lata. Elle comporte dans sa partie supérieure un médaillon présentant le profil du jeune peintre, exécuté de mémoire par Michallon. C’est le directeur de l’Académie qui précise lui-même de mémoire, mais on peut légitimement supposer que Michallon eut recours à l’autoportrait inachevé pour exécuter cet émouvant profil.
Le précieux autoportrait fraîchement peint fit partie des œuvres retournées à Paris chez Madame Drouais. N’ayant pas d’héritiers directs, ces œuvres passèrent à différentes branches de la famille au cours des XIX° et XX° siècles. Le Philoctète (dernier grand tableau de Drouais peint à Rome) fut ainsi vendu au musée de Chartres en 1885. Au début des années 1970 la galerie Heim fut chargée par la famille Valois, descendant de Drouais, de négocier deux portraits, celui de l’architecte Saint-Hubert et l’autoportrait. Le premier fut acquis par un collectionneur des Etats-Unis et le second par un amateur madrilène qui le prêta à l’exposition consacrée à Drouais, organisée par le musée de Rennes en 1985.
Patrick Ramade
Conservateur en chef honoraire du patrimoine
Ancien directeur du musée des Beaux-Arts de Caen



