(1901 Morschwiller-le-Bas – Gray 1973)
Nu au tapis persan avec un lys
Huile sur toile
96 x 146 cm
Encadré : 126 x 176 cm
Signé, daté et localisé en bas à gauche :
« A. GIESS ROME 1932 »
Si le lieu et l’environnement social dans lesquels Alfred Giess naquît ne laissaient pas présager sa carrière artistique et académique de premier plan, la profession d’ébéniste de son père et l’effervescence industrielle de l’Alsace au début du XXe siècle, sonnent pourtant comme des indices de ses prédispositions artistiques.
En effet, « l’enfant de Morschwiller-le-Bas » (Bruant, 2003), se tourna dès son plus jeune âge vers le dessin textile, une alternative pragmatique qui lui permit d’apprendre au sein des ateliers industriels de Mulhouse, les rudiments du dessin. Cette expérience lui donna le goût de la perfection, devenant rapidement une souffrance dans ce milieu purement technique. Les bouleversements de la Première Guerre Mondiale interrompirent son apprentissage, mais il put suivre les cours du soir de la Société Industrielle de Mulhouse, achevant de le convaincre qu’il devait persévérer.
En 1921, après son service militaire qui le conduisit en Syrie, il réussit à obtenir une affectation à Versailles, lui permettant de s’inscrire au cours du soir de l’Ecole nationale des Arts décoratifs. Trois ans plus tard, soutenu financièrement par le Conseil Général – en raison de son talent prometteur – il parvint à entrer à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts tout et intégra l’atelier de Jean-Pierre Laurens (1875-1932), peintre académique dont la touche franche mais douce et le sens de la composition marquèrent durablement le jeune artiste.
Le cercle artistique qu’il réussit enfin à atteindre le conforta dans ses ambitions: « Je sentis naître en moi la volonté et la certitude d’aller un jour à Rome […] Quatre mois plus tard, j’avais un premier prix pour le paysage ». Sa détermination et son pinceau lui permirent finalement d’obtenir le graal en 1929, pour son oeuvre Les Adieux, aujourd’hui conservée à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts.
Son épouse, véritable muse, se révéla comme la plus grande alliée du peintre, autant modèle qu’agent, elle est omniprésente dans son œuvre, aussi bien à travers des portraits saisissants d’émotion, de proximité et d’élégance que sur des compositions plus larges et pourtant tout aussi intimes, comme notre toile.
Après s’être rendu en tant que pensionnaire à la Casa Velázquez de Madrid, entre 1934 et 1935, le peintre et sa famille rentrèrent à Paris. Commença alors la véritable carrière de l’artiste, exposant au Salon des Artistes Français jusqu’en 1971 ; également dans certaines galeries prestigieuses, telle la Galerie Charpentier, en 1937, qui lui consacra un évènement à part entière, comme la galerie Wildenstein de New York en 1962 ; de même, ses œuvres furent présentées lors de l’Exposition Universelle de 1937, à Paris.
La reconnaissance du peintre se révéla également sur plan institutionnel puisqu’il reçut de nombreux honneurs. Il dirigea, entre autres, le musée Jean-Jacques Henner en 1957, fut élu président de l’Académie des Beaux-Arts en 1963, puis reçut la prestigieuse médaille d’honneur du Salon des Artistes Français.
La perte de sa femme, deux ans avant qu’il ne s’éteigne à son tour, en 1973, le décida à quitter Paris pour les campagnes de sa région natale, dont il aimait tant brosser l’abondance.
Notre grand Nu au tapis persan avec un lys, l’une de ses plus ambitieuses et intimes compositions, offre au regard un moment de plénitude dans l’œuvre et la vie de l’artiste. Ces années romaines sont l’époque de la familiarité avec les grands maîtres de la Renaissance et du siècle baroque, dont il nourrira sans cesse son œuvre.
Le bonheur familial et intime transparait avec pudeur et réserve sur les toiles représentant l’intérieur romain qu’il occupe à la Villa Médicis. Il y dévoile ses enfants et Marie, son épouse et modèle révéré, à travers des scènes dont l’apparente torpeur n’a d’égale que la tendresse (fig. 1, Alfred Giess, Mon atelier romain, 1932, huile sur toile, Roubaix, La Piscine, musée d’Art et d’Industrie). Il est d’ailleurs intéressant de noter que le tapis persan à droite de la précédente composition est le même que celui sur lequel le modèle est allongé sur notre toile.
Une autre toile majestueuse, dans laquelle l’artiste surplombe son modèle, étendu aux côtés de ses enfants, songeuse et recueillie sur ce même tapis persan aux motifs floraux et géométriques, fait partie de cette série de toiles, parfaitement composées, où Giess établit une passerelle entre la modernité de l’art déco triomphant des années 30, et la leçon des maîtres du passé, de la Vénus d’Urbin de Titien aux blancs virtuoses et resplendissants de Zurbaran (fig. 2, Alfred Giess, Scène d’atelier, 1933, huile sur toile, collection particulière).
Notre œuvre, à la différence des toiles de la série précédemment évoquée, concentre toute l’attention du peintre sur sa muse. Marie apparaît comme une Vénus pudique, méditant les yeux mi-clos, sur les objets chargés de symboles disposés sur le tapis devant elle, seuls motifs entre le regard du spectateur et la nudité du modèle : les fruits de la tentation et le lys de la pureté, discrètes évocations d’Eve et la Vierge Marie.
Qu’il s’agisse de sa touche, de son cadrage et de sa composition, ou bien du symbolisme qu’il instille dans ses œuvres, Giess parvient toujours à créer une tension magnétique entre ses figures et le spectateur.




